Je m’en vais seul vers la Seine


Une nouvelle sur « le mensonge à soi, la manière dont on fantasme une puissance qui pourrait résoudre nos propres insuffisances » par Emmanuel Hug, Préparation à l’Agrégation de Lettres Modernes.

TW : Une scène de meurtre, la folie du personnage et la violence de cette nouvelle peuvent heurter certaines sensibilités.

Mes chaussures sont une boue gluante ; au loin des sirènes s’élèvent dans le paysage blême.

Emmanuel hug

L’isolement n’est jamais aussi énorme qu’à cette heure étrange de décembre où la nuit est si lourde et soudaine qu’on projette sur son arrivée soit une sorte de méchanceté divine, soit l’inconscience d’une grosse bête qui viendrait étendre l’épaisseur de son pelage sur le couvercle du ciel. Alors c’est le bleu avant la nuit, la couleur qui tombe sans bruit et s’enfonce dans la purée de nos cerveaux solitaires. Comme agrippés à eux-mêmes dans les rues plantées d’immeubles, les gens rentrent du travail, assommés par le naufrage indigo du monde. Jamais dans ces minutes qui les séparent de leur refuge ils ne semblent si lointains, si nuisibles les uns aux autres : jamais le claquement des portes ne semble si méchant qu’au moment de ce vaste étouffement, et rien qu’à regarder par la fenêtre, on comprend la hâte qu’ont ces silhouettes pressées de fuir le silence glauque qui s’abat entre les pylônes de béton. 

J’ai passé le pli d’angoisse de la nuit et je m’en vais seul vers la Seine, où tout s’arrêtera. Je ne veux plus penser : mon regard est celui d’une époque plus noire et plus rouge, la pâte fébrile de mon cerveau je l’ai soumise entre deux parois très nettes et très solides – c’est un tunnel tapissé d’un métal inconnu, qui a résisté aux explosions des plus hautes étoiles. Le geste vibre déjà sous mes muscles, j’ai un peu froid, je refuse de considérer les démarches matinales des piétons ou la silhouette agacée des camions de livraisons qui dévalent les rues ; je m’en vais tracer une ligne brûlante dans la glace laiteuse du ciel.

J’approche de l’appartement, ils devraient bientôt sortir. C’était nous qui le quittions pour nous diriger vers le fleuve, juste en bas de la rue. Je glisse dans un vieux sédiment de gestes et d’images, un malaise se lève dans le ventre ; tout devient imminent et sérieux. Une fois le café passé on commence à voir le fleuve au bout de la rue, je traversais à ce moment-là : c’est la première fois que je reste si longtemps de ce côté de la rue, je n’ai jamais vu cet immeuble de si près, ni cette disposition des façades à l’horizon – c’est comme une eau froide qui sucerait lentement mes jambes, mais aujourd’hui c’est moi qui prends les odeurs et les souvenirs par le col : dans ma poche la paume est agrippée à la crosse du pistolet. 

Ils parlent avec des sourires, descendent très lentement les escaliers, comme pour les savourer, et ce grand connard qui porte son manteau sur son bras, l’air de bien vouloir montrer qu’il est au-dessus du froid et du fond humide de l’air. Je sors l’arme, je tends le bras et je matraque la détente en avançant vers eux, un scooter me frôle tandis que les détonations me secouent le poignet. Mon visage traverse des nuages successifs de poudre à mesure que je me rapproche, le crépis et les vieilles marches explosent, la cage d’escalier se charge de fumée grisâtre ; encore quelques pas et je la discerne elle et son abruti étalés sur les marches, les bras autour de la tête. Mes narines sifflent. Sur la gauche, je remarque soudain le visage déconfit d’un chauffeur de taxi qui stationnait devant l’immeuble. Je crie, l’appelle, le menace et balance mes bras dans tous les sens en m’approchant ; lorsqu’il part en courant je m’engouffre dans la portière ouverte, tourne contact, et démarre dans un crissement de pneus.

Je ne sais pas, je ne sais pas. Tout est très calme dans la rue. Le moment semble fait pour une joie immense et pure, mais j’ai le cœur qui tape à vouloir s’arracher de ma poitrine, l’œil baveux et l’oreille qui sursaute au moindre bruit qui tranche le ronronnement du moteur. J’arrête la voiture près des quais, essoufflé. Je me souhaite un emballement des organes qui me ferait liquéfier ou exploser de l’intérieur, mais je traîne un corps impeccable et une santé scandaleuse : je ne savais pas ce qu’était l’insupportable santé du guerrier. 

Un bruit de portière me rentre dans les boyaux : une femme s’installe au siège passager, me parle d’un façon pressée tout en fouillant dans son sac à main. J’étouffe. Agacée de ne pas m’entendre, elle se tourne vers moi et tombe sur le pistolet que j’avais gardé entre mes doigts contre le volant. Je dirige l’arme sur elle et je crie : il faut sortir, sortir, je hurle pour que le mot remplisse l’habitacle, je frappe de l’autre main le caoutchouc du volant comme un sorcier sur son tambourin, que le mot agisse comme un sortilège ; le canon du pistolet remue devant son nez, ma voix n’est plus qu’un froissement aigu ; rien n’altère la pâleur figée de son visage, et je ne sais même plus si ses yeux me voient. Ça bouge derrière les vitres. Je veux la supplier, j’aimerais pouvoir pleurer sur commande ; la voiture saute dans une accélération haineuse, emporte un rétroviseur et déchire une carrosserie. 

Je suis presque rassuré de l’entendre enfin gueuler, même si je ne comprends rien, concentré à éviter piétons et cyclistes. Je me sens très bête à garder cette arme dirigée sur elle, je crois qu’elle pourrait me désarmer aussi facilement qu’un enfant à qui on arrache son jouet. Il y a un mot qu’elle hurle sans cesse, qui me tend les nerfs comme une alarme collée à ma tempe. Je dois brusquement freiner et mes yeux tombent sur la rondeur de son ventre de femme enceinte. Je me décompose en eau sale, je ramène la main au volant et fonce, inerte comme un animal empaillé. Je ne lâche plus l’accélérateur, je veux que tout défile le plus vite possible. Dans un mauvais virage la roue frappe un trottoir ; tout tremble dans le râle du métal raclant le bitume. Quand vient le mur je m’écrase contre le volant et le pare-brise s’effondre comme un écran d’eau sur nos visages.

Ça ne crie plus à côté de moi. Tout est vague et constellé d’éclats, on pourrait enfin dormir. Je regarde, je remue des doigts les morceaux qui me recouvrent, je pousse un tas jusqu’à faire un petit monticule ; ça sent la fumée et l’essence. Un vieux visage hagard inspecte la brèche tordue du pare-brise – je me souviens de lui : le vieux Bernet pousse mollement mon dossier sur le bureau, croise les bras, et sa petite voix intransigeante me dit qu’il est déçu, qu’il se sent bête de m’avoir laissé une chance et qu’il va devoir bosser pour rattraper tout ce que j’ai plombé. J’ai l’arme, alors je tire. C’est moi le bruit et le feu, je sors de la voiture – Bernet a perdu son chapeau et trottine bizarrement, tout voûté, il se dirige vers l’autre trottoir, laissant une traînée de gouttes sanglantes.

Je marche derrière lui. Sa gorge siffle de petits mots informes qui ressemblent au frottement de ses semelles sur les pavés. Je me rends compte que c’est bien vers la Seine qu’il va, il n’y a rien d’autre au bout de cette pente qui descend doucement vers l’eau verte. Je l’appelle de son nom – eh, Bernet ! –  plusieurs fois, ça sonne plutôt comme si je voulais l’engueuler parce qu’il ne me dirait plus bonjour le matin. « Bernet ! » Ses mocassins touchent l’eau, il s’enfonce encore, jusqu’aux genoux, aux cuisses, sa main a quitté les trous de son ventre, il pousse l’eau, il a l’air de creuser le fleuve. Bientôt le gris bleuté se trouble de sang ; j’arrive aussi dans le nuage brunâtre, la poitrine gonflée par les insultes. Bernet n’avance plus beaucoup, je commence à reconnaître sa voix, presque des paroles articulées, mais il patauge, il veut se relever en utilisant son bras, les remous le frappent jusqu’aux épaules, et tout est plus froid, plus lourd dans le silence des éclaboussures. Je ne sais plus trop quoi dire. Combien me reste-t-il de balles ? Mes chaussures sont une boue gluante ; au loin des sirènes s’élèvent dans le paysage blême.


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