Description d’une idée de roman qui n’a pas abouti

Une page des cahiers personnels de Luc Fraisse, professeur de Littérature Française à l’Université de Strasbourg.

Un être simple reprochera aux divers interlocuteurs de rendre le débat purement intellectuel et de couper la question mise en jeu (laquelle, d’ailleurs ?) de la vie.

Luc fraisse

Samedi 14 septembre 1993


Le roman que j’avais imaginé pourrait s’intituler Le Conférencier, ou simplement La Conférence. Il serait lancé par une question volontairement conventionnelle : « Quelqu’un dans la salle a-t-il une question ? » Le lecteur serait ballotté : les intervenants, plongés dans la demi-obscurité de la salle, sembleraient souvent importuns, décidés à raconter leur histoire sans vraiment poser de question. Chacun dessinerait sa personnalité à travers ce tout petit bout de lorgnette qu’est une personne debout au milieu d’une assistance et se livrant à une intervention improvisée. L’autre mystère, qui ne se dévoilerait et développerait que peu à peu, serait le sujet de la conférence qui a précédé, et que nous n’avons pas. Référence serait faite, de temps à autre, au livre du conférencier, qui s’intitulerait Journal d’un écrivain sans œuvre. Le conférencier, qui semble d’abord le meneur de jeu, est en fait en position de faiblesse, c’est-à-dire de demandeur, puisque c’est un écrivain sans œuvre, qui dans la conférence a présenté son cas, et attend de l’auditoire des pistes de recherche, des idées de création. Dès lors, ces auditeurs forment autant de voix intérieures (les unes complaisantes, les autres contestataires), et la conférence reproduit la situation évoquée par Freud, pour définir les interventions de l’inconscient dans la vie consciente, d’un conférencier interrompu par un perturbateur. La salle représenterait aussi les apports de la vie et des autres dans la création littéraire. Les interventions permettraient une revue des solutions créatrices, et poseraient la conférence au point où toutes les recettes semblent épuisées (ce qui, dramatiquement, rendrait les débats souvent houleux).


Quelques détails me viennent à l’esprit. Un intervenant se lève, serré dans un imperméable clair. On entend un murmure, suivi de rires étouffés : « L’inspecteur mène l’enquête ! ». Le conférencier, à un certain moment, s’entend dire : « Ce ne sont pas des questions que vous nous posez, mais des réponses que vous attendez de nous ». Un être simple reprochera aux divers interlocuteurs de rendre le débat purement intellectuel et de couper la question mise en jeu (laquelle, d’ailleurs ?) de la vie. Un autre dira : « Vous refaites Les Noyers de l’Altenbourg d’André Malraux ». Et un autre : « Pourquoi pas Si par une nuit d’hiver un voyageur tant qu’on y est ». Un autre : « Je refuse de m’associer à cette séance sauvage de dynamique de groupe ». Un autre : « Vous n’allez tout de même pas nous faire jouer Les Chaises ? ». Certains citeront au conférencier des passages de son livre pour les lui lancer à la figure.

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